Monument littéraire français, phénomène culturel à Broadway, il fallait s’attendre un jour ou l’autre à ce que Les Misérables version Yankees envahisse nos écrans gaulois. Pour le meilleur et, surtout, pour le pire.

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Les Misérables - affiche officielleMettons les choses au clair : Victor Hugo ne fait pas partie de mon Panthéon d’auteurs. Force est de constater, cependant, son rôle primordial dans le paysage culturel Français. Sa présence est d’ailleurs effective dans le susdit-Panthéon. Force est de constater également la Hugo-mania, qui poussaient les jeunes défenseurs de la République à se raser la frange pour avoir un aussi grand front que le Poète. Vous savez, celui qui était abonné au fil RSS de Dieu.

C’est non sans méfiance que je me suis décidé à visionner la version de Tom Hooper, responsable du gentil mais pas fou Discours d’un roi. J’arrive dans la salle sombre, poussé par les nominations aux Oscars, mes vagues souvenirs de comédies musicales étant occupés par les plaintes de Garou pour une Esméralda-pop-queen.

En 1823, Jean Valjean, maire exemplaire de Montreuil, tente d’inculquer à ses concitoyens la charité chrétienne dont il avait bénéficié alors qu’il n’était qu’un prisonnier en fuite 9 ans plus tôt . Son conformisme est cependant mis à l’épreuve lorsque Javert, son ex-geôlier, réapparaît, mais à son service. Dans le même temps, Fantine, jeune veuve usée par la prostitution, meurt dans les bras du héros en lui demandant de prendre soin de son unique enfant, Cosette, avec laquelle il fuit pour Paris lorsqu’il est démasqué. Seize ans plus tard, le destin des personnages va croiser celui des Insurgés, dont parmi eux Marius, qui tombe amoureux de la jeune Cosette.

Helena Bonham Carter, Les Misérables de Tom Hooper

Adieu, Victor Hugo

Par souci de clarté critique, nous choisissons de passer au-delà du concept initial de la fidélité littéraire. Les puristes devront malheureusement se contenter d’une autre adaptation. Symptôme de ce choix, les dialogues et les chants sont en anglais, mis à part les «Monsieur» et autres «Mademoiselle» prononcés avec un très fort machouillage caractéristique des pré-requis de séduction en milieu cosmopolite. Nul besoin d’analyser un quelconque parti pris esthétique des accents : là où Sofia Coppola avait gardé le phrasé Américain de Kirsten Dunst en Marie-Antoinette pour traduire sa supériorité face à la Cour étrangère, les sonorités néo-zélandaises et Américaines, d’Oxford et de Liverpool se mélangent joyeusement sans grande logique.

Non, nous ne sommes pas ici pour user d’arguments formels qui nient l’existence d’une matière des Misérables, bien différente de l’original de Victor Hugo. La comparaison risquerait de faire retourner dans sa tombe le pauvre auteur. Nous sommes plutôt ici pour analyser l’intérêt ou non de cette adaptation du musical le plus vu à travers le monde, qui a pour l’instant l’avantage d’avoir un casting si prestigieux qu’il encombre une bonne partie de l’affiche.

Une version des Misérables en toc

Eddie Redmayne & Amanda Seyfried dans Les Misérables de Tom HooperLa reconstitution assumée de décors grandiloquents nous pousse à reconnaître au moins un avantage : celui de la très grande capacité au patchwork. Par exemple, on peut trouver sur la même place le Panthéon, l’ange de la Bastille et l’éléphant du Moulin-Rouge. Ce principe a même été étendu aux acteurs : Tom Hooper reprend, apparemment sans vergogne, des éléments qui avaient fonctionné pour d’autres films, la preuve par trois. Helena Bonham Carter et Sacha Baron Cohen ont les exacts mêmes rôles que dans Sweeney Todd de Tim Burton, pour ne pas dire les mêmes costumes. Eddie Redmayne reprend la même attitude à moitié coincée de l’amoureux transi-timide-saint-nitouche qu’il avait dans My Week With Marilyn, face à une Amanda Seyfried qui use encore une fois de ses grands yeux, sans le potentiel comique de Jennifer’s Body ou punchy assumé du Chaperon Rouge. Enfin, Russel Crowe semble tout droit sorti de Master and Commander, à ceci près qu’il a troqué sa perruque blonde pour un anachronique uniforme de Barbu, très en vogue à la moitié du 19ème siècle.

De même pour les scènes de combat qui, lorsqu’elles ne prennent pas des airs peu subtils de guerre de Sécession, se complaisent dans le stéréotype du Français à l’hygiène douteuse, révolutionnaire du dimanche, de préférence avec un drapeau national ou communiste selon le choix du réalisateur (ou selon le stock de la régie tissus).

Tom Hooper n’est définitivement pas intéressé par l’explication du contexte historique instable dont Hugo s’était fait le chantre. Il est d’ailleurs fort peu probable qu’il ait pris la peine d’ouvrir son livre. Le possible rapport Etats-Unis/France passe également à la trappe, alors que la comédie musicale rencontre un succès international.
Hugh Jackman dans Les Misérables de Tom Hooper

Un musical raté

Tout ce qui intéressait le réalisateur, c’était le musical. Il a donc ajouté aux chansons de belles images, rien de plus. Les passages non chantés sont très peu nombreux dans cette adaptation de près de 3h. «Pas de comparaison possible !», vous lancerons les fans anglosaxons, «Soit vous murmurez les mélodies en chœur avec l’écran, la larme à l’œil, soit vous souffrez en silence» tout en publiant parodies et autres flashmobs sur la toile. Les Misérables m’a fait souhaiter pour la toute première fois d’oublier ma nationalité, en vain. Mais à qui la faute : à mon statut de Français coincé sur ses positions ou à Hollywood et sa constante volonté de traduire toute oeuvre en produit du cinéma-monde ?

Là où Hooper manque une nouvelle fois sa cible, c’est sur son abus de fidélité. Sa création aurait peut-être connu une meilleure appréciation de ma part si elle avait été sur scène. L’intérêt d’un film se trouve dans l’émotion, dans la possibilité de capturer un moment qu’une audience ne pourrait pas voir, or le réalisateur a appuyé sur le fait que tous les acteurs ont chanté en direct. Et ils sont quasiment tous tombés dans l’écueil du concours de voix plutôt que de la recherche d’émotion, à grand renfort de grimaces. Seule Anne Hathaway ose ne pas chanter juste pour son personnage de Fantine, mais meurt au bout de vingt minutes, laissant la place aux autres pour le carnage (mention spéciale à la ridicule scène finale, patchwork ultime des 2h50 précédentes sans grande logique).

En l’absence de giclées de sang burtoniennes ou de dynamisme graphique, de grandes panoramiques saturées et de longs travellings mous ne parviennent pas à réveiller. Le spectateur n’a qu’une envie lorsqu’un des personnages se trouve face au vide : le pousser, pour en finir. Il envisage même d’arracher le tissu rouge de son fauteuil en guise de drapeau de fortune pour révolutionner cette séance interminable. Dépité de se trouver seul en territoire britannique qui chante les louanges de ce calvaire, le critique rumine dans le noir le manque de second degré ou d’inventivité par rapport à l’oeuvre de Broadway. Car l’original est bien loin de la mémoire du réalisateur. Serait-ce la faute à Voltaire ?

Crédit photo : Universal Pictures